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Entretien avec M. Suter

M. Marc F. Suter, avocat et notaire, ancien conseiller national, Président d’Intégration Handicap et du Fonds Suisse pour le Paysage (FSP), nous parle de son expérience de « chaisard » aux prises avec les inadéquations de l’espace public.

1. Qu’évoque pour vous la devise « mobilité pour tous » ?

Avoir la possibilité d’être mobile signifie pouvoir participer activement à la vie sociale. Cette participation offre la possibilité de communiquer, besoin fondamental de tout individu.

2. Quels sont les principaux obstacles à vos déplacements sur l’espace public ?

Je vais commencer par ceux qui font le plus mal, c’est-à-dire les barrières architecturales créées pour gérer le flux des piétons mais qui finissent pas être discriminatoires.

Je pense par exemple aux tourniquets que l’on trouve partout, qui ne sont pas toujours indispensables, et pratiquement infranchissables. On les remarque aux bains publics, dans les hôtels, les restaurants. On les trouve même sur les chemins pédestres pour éviter que les motos ne passent. Dans ces endroits on ne pense jamais aux fauteuils roulants, aux handicapés et même aux aveugles pour qui ces obstacles sont très gênants.

Il y a ensuite des obstacles tels que les trottoirs non abaissés, les escaliers et ascenseurs et les portes trop étroites. A ce propos, il est surprenant de remarquer qu’aujourd’hui encore on peut voir une batterie de 5 à 6 toilettes sans qu’aucune ne dispose d’une porte suffisamment large pour les fauteuils roulants.

Marches et portes étroites limitent souvent notre accès aux services publics. On rencontre par exemple ce type d’obstacles dans les bibliothèques publiques. Or, à l’arrière de ces bâtiments une entrée assez large et en principe sans obstacle est prévue pour livrer les marchandises, mais la porte est toujours fermée à clé et aucune sonnette n’est installée. Dans ces cas l’accessibilité pourrait être améliorée à peu de frais.

Les obstacles inévitables sont bien entendu acceptés mais pour en supprimer certains autres l’investissement ne serait pas très coûteux. Il suffirait de penser un peu plus aux handicapés.

Les principaux obstacles sont souvent conçus par l’homme, créant ainsi une exclusion pour les personnes avec handicap.

3. Si votre seul moyen de déplacement était votre fauteuil roulant, les obstacles dont vous venez de parler pourraient-ils menacer votre autonomie ?

Oui, dans des cas extrêmes ou lors de topographies difficiles, mais je tiens à souligner que le fauteuil roulant est un moyen auxiliaire très positif. Il nous procure une autonomie dans notre environnement proche. Pour les longues distances on emprunte la voiture et depuis peu le train, de plus en plus souvent aménagé pour nous permettre de mieux voyager.

L’obstacle majeur se trouve en centre ville où manquent des places de parc, ce qui menace notre autonomie, à Genève et Zurich surtout. Des places sont réservées pour les invalides ou handicapés (dénomination officielle mais peu élégante), mais elles sont souvent situées à la frontière des villes où les gens n’ont pas de problème de parking. Et lorsque l’on trouve une place de parc au centre, elle est parfois occupée par une personne non autorisée. Ou alors, comme à Zurich où le stationnement est limité dans le temps (2 heures), il est impossible de se rendre dans les magasins, au restaurant ou au cinéma sans dépasser le temps imparti. Ainsi, au moment de retrouver sa place de parc, il arrive que la voiture ait pris le chemin de la fourrière. Dans ce cas, notre autonomie est menacée et l’environnement nous devient hostile. Les bureaucrates devraient réfléchir aux solutions inefficaces qu’ils proposent et la police éviter de s’acharner à poursuivre les conducteurs en fauteuil roulant. En plus des places de stationnement, il serait utile que dans les villes un guide indiquant l’emplacement des toilettes réservées aux handicapés soit toujours à disposition.

4. Vous renseignez-vous avant de parcourir un itinéraire que vous ne connaissez pas ?

Oui, notamment si je vais en train. Il y a 30 ans, il n’était pas possible aux handicapés d’utiliser le train. Je félicite donc les CFF des améliorations qu’ils ont apportées en notre faveur. Lorsque je pars en voyage, j’étudie donc toujours avant le parcours et l’itinéraire. Si par exemple je suis en vacances dans une région inconnue ou dans une ville, je suis reconnaissant de pouvoir consulter un guide qui mentionne les aménagements prévus pour les handicapés. Au Tessin, par exemple, il en existe un, très bien conçu, qui précise quels sont les chemins à parcourir, les obstacles à éviter, de même que les sites touristiques accessibles. C’est un exemple à suivre.

Nous sommes également reconnaissants aux créateurs de guides de restaurants et d’hôtels qui s’intéressent aux handicapés. Les guides Michelin et Gault-Millau de la Suisse pourraient bien mentionner pour chaque établissement s’il est accessible en fauteuil roulant comme c’est le cas pour le guide Michelin en France.

Je constate que, pour un touriste étranger, il lui est aussi difficile de venir en Suisse car il n’a pas de moyen de contrôler son itinéraire, les informations étant très rares.

Il serait vraiment nécessaire que les mêmes standards existent d’Oslo à Catane et de Varsovie à Lisbonne, comme c’est le cas pour le système de clé Eurokey remise aux handicapés. Il fonctionne partout en Europe, uniformisation qui apporte un plus à leur qualité de vie. L’exemple de la clé démontre à la Suisse qu’il existe des avantages à se conformer à des normes européennes.

5. Constatez-vous des progrès dans la prise en compte, de la part des collectivités publiques, des besoins de mobilité des personnes se déplaçant avec un fauteuil roulant ? Si « oui », lesquels ?

Quand la loi sur l’égalité des handicapés a été adoptée, une prise de conscience est née, mais les choses se sont vite dégradées. Je pense que, parce que la loi est entrée en vigueur, on suppose qu’elle sera appliquée, ce qui n’est pas le cas. Il faudrait au contraire lutter pour son application.

Je conseillerais à tout le monde de se rendre à Toulouse pour voir comment est aménagé l’espace urbain en faveur des personnes en fauteuil roulant et des handicapés en général.

Même en Espagne une prise de conscience s’est manifestée où, par exemple, les plages sont accessibles aux fauteuils roulants. Les centres touristiques suisses devraient également y penser. Le potentiel est grand et la prise de conscience est insuffisante.

Au niveau des transports publics, les CFF ont fait des progrès. Le BLS (Bern Lötschberg Simplon) est lui aussi bien aménagé. Pour les transports publics régionaux les choses se mettent gentiment en place. A Bienne par exemple ils sont presque tous accessibles.

6. Qu’auriez-vous envie de dire aux responsables de l’aménagement urbain (acteurs politiques et professionnels) ?

Il serait utile de se rendre à Toulouse ou à Brighton où de bons exemples sont à relever et ensuite essayer d’appliquer ce que l’on y a vu. Il faudrait également que les communes s’investissent dans des aménagements concrets et que les normes de construction en faveur d’une accessibilité pour tous soient appliquées.

Il faut que les professionnels de l’aménagement urbain prennent au sérieux les handicapés, qu’ils leur donnent la possibilité de s’exprimer et qu’ils tiennent compte de leurs doléances. Je prône le contact pour que ces personnes soient vues comme des sujets responsables et non comme des objets ou de pauvres invalides.

Il faudrait inclure si possible des handicapés à des postes comme chefs de bureaux aux travaux publics, les utiliser comme planificateurs pour qu’ils deviennent acteurs de l’accessibilité.

Il faut qu’il y ait du changement dans les têtes, afin que le handicapé soit perçu comme tout un chacun avec son sens de l’organisation et sa créativité.

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